22 octobre 2025 - Paris, France
Je remercie le gouvernement français de nous avoir convoqués à la quatrième Conférence sur la diplomatie féministe. Depuis les Amériques, nous apportons une expérience faite d'institutions et d'enseignements que nous mettons aujourd'hui au service de toutes les régions, soutenu par l'expérience d'un système qui a su traduire les revendications des femmes en normes et en résultats vérifiables.
En tant que femme, en tant que féministe et en tant que la première à occuper le poste de secrétaire générale adjointe de l’Organisation des États Américains depuis près de soixante-dix ans, je me suis posé la question : de quoi devrions-nous parler à Paris ?
Et j’en suis venue à une certitude : du besoin de fortifier l’alliance entre les Amériques et l’Europe pour les droits des femmes.
Permettez-moi de commencer par une histoire qui est moins connue à Paris qu'elle ne le mérite. En 1928, lors de la sixième Conférence panaméricaine de La Havane, les femmes des Amériques sont arrivées avec une proposition en avance sur leur temps : le premier traité d'égalité au monde, bien avant la Déclaration universelle de 1948. Les délégués (tous des hommes) ne les ont pas écoutées et, comme solution politique, ils ont créé la Commission interaméricaine des femmes (CIM), le premier organe intergouvernemental au monde créé pour promouvoir et protéger les droits des femmes et l'égalité.
Cette décision a marqué le début d'une construction institutionnelle et diplomatique que les femmes des Amériques ont poursuivie avec persévérance tout au long du XXe siècle. Lorsque la CIM a été créée, dans de nombreux pays de la région, les femmes qui se mariaient avec un étranger perdaient leur nationalité ou étaient subordonnées à celle de leur mari. C'est pourquoi l'un des premiers objectifs de la CIM a été de proposer une solution juridique. Sur cette base technique et politique, la Convention interaméricaine sur la nationalité des femmes a été adoptée en 1933 à Montevideo, affirmant le principe selon lequel le mariage ne devait pas modifier la citoyenneté des femmes et consacrant un droit international spécifique.
Puis vinrent la Convention interaméricaine sur les droits politiques des femmes et celle sur les droits civils, ainsi que la Convention historique de Belém do Pará (1994), le traité le plus ratifié du système interaméricain en matière de droits des femmes, avec son mécanisme de suivi, précurseur fondamental de la Convention d'Istanbul ici en Europe.
C'est cette voie vers l'égalité, construite par les femmes depuis près de cent ans, que j'apporte aujourd'hui à cette conversation. Nous disposons aujourd'hui d'une architecture régionale qui sert de point d'appui à des alliances ambitieuses: la CIM, avec son Assemblée des déléguées composée des plus hautes autorités en matière de genre des États membres de l'OEA; la Commission interaméricaine des droits humains et la Cour interaméricaine des droits de l'homme, qui fixent des normes d'égalité et de non-discrimination. Il s'agit en d'autres termes d'un système complet qui permet de transformer les engagements en politiques et les politiques en résultats vérifiables.
Lorsque l'on nous demande de quels mécanismes dispose l'Organisation des États américains (OEA) pour progresser, nous évoquons des outils concrets : coopération technique, cadres normatifs, lois types, suivi des organes spécialisés, rapports et assistance, avec des méthodologies qui intègrent des données ventilées, des indicateurs et des voies d'application. Ce qui nous intéresse est le passage de la norme à la politique et de la politique au budget. C’est ce qui donne tout son sens aux accords d'un espace multilatéral comme le nôtre.
Je voudrais attirer l'attention sur deux des lois types les plus récentes élaborées par la CIM. La première est la loi type sur la parité, qui propose un accès égal et effectif au pouvoir à tous les niveaux de l'État (exécutif, législatif, judiciaire) ainsi que dans les sphères infranationales, les partis politiques, le service extérieur et les organisations sociales, grâce à des définitions claires des règles d'alternance, des mécanismes de mise en œuvre et autres. La région a réalisé d'importants progrès : c'est celle qui, en moyenne, compte la plus forte participation des femmes au sein des parlements (35,8 %).
Le deuxième instrument juridique est la loi modèle interaméricaine sur les soins. Pendant des décennies, les soins, pilier des familles et des économies tout entières, ont incombé de manière disproportionnée aux femmes et ont été confinés à la sphère privée, sans reconnaissance de leur valeur et de leur contribution, et sans que, à la fin d'une vie de sacrifices pour prendre soin des autres, les aidantes ne reçoivent une pension leur permettant de vivre leur vieillesse dans la dignité.
À cet égard, l'avis consultatif OC-31/25 de la Cour interaméricaine du 7 août 2025 reconnaît comme un droit humain autonome celui de prendre soin des autres, d'être pris en charge et de prendre soin de soi-même. Il établit les obligations des États en matière de disponibilité, d'accessibilité et de qualité et il affirme la responsabilité sociale partagée entre l'État, les familles, le secteur privé, la communauté et, bien sûr, les hommes.
Tout comme dans les années 90, avec Belém do Pará, la région a porté la violence contre les femmes sur la place publique et en a fait une question d'État en créant des organismes spécialisés, des tribunaux et des parquets compétents. Il s'agit désormais de faire de même avec les soins: créer des systèmes nationaux intégrés dotés d'un budget, de données et d'indicateurs, des services universels pour la petite enfance, les personnes handicapées, dépendantes et âgées, des congés et du temps pour prodiguer des soins, ainsi que des infrastructures de soins. La reconnaissance des soins comme un droit humain est une avancée majeure pour les Amériques et, à mesure que les pays l'intégreront dans leurs systèmes juridiques, nous pourrons garantir l'autonomie tout au long du cycle de vie, élargir la participation économique et politique des femmes et renforcer nos démocraties.
Nous connaissons les défis : dans la région, il existe une désinformation organisée, une diversité des violences y compris des violences à l'encontre des femmes en politique, des tentatives de captation institutionnelle, des régressions normatives et d'énormes débats sur la santé sexuelle et reproductive des femmes, comme vous l'avez mentionné dans votre question initiale. Plusieurs états mettent en cause les acquis des dernières décennies et ses discussions se transmettent aux espaces multilatéraux. Mais, pour l’instant, l’acquis interaméricain n’a pas été modifié. Et ma responsabilité comme secrétaire générale adjointe de l’OEA est de le défendre, de le protéger. C’est ce que les femmes de ma région méritent parce qu’elles ont été pionnières. C’est ce que je pense faire. Et je pense le faire à côté de vous, de la France, du reste de l’Europe. Et de tous ceux et celles qui croient que l’union fait la force. Nous avons été pionnières. Ce n’est pas le moment de reculer.